Le roman dans tous ses états

Dans cette colonne figurent les rubriques qui présentent le roman ou le poursuivent, l'augmentent de façon tentaculaire.

Les personnages ont la parole

L'autre Avel

A l'origine, Avel était un blog dont le but, outre, à la marge, la présentation du roman, était de faire découvrir la littérature haïtienne et la "matière de Bretagne" dans tous ses états. Ce double objectif, débordé même par quelques articles de réflexion ou d'humeur, aboutit aujourd'hui à la construction de ce nouveau site, centré sur le roman. L'autre partie, l'autre Avel, est toujours visible ici

Orthographe et indépendance

Je reproduis ici un article que j'ai écrit pour la revue Ici du site WBE, que vous pouvez télécharger gratuitement Ici

 

L'orthographe, de Ronsard au SMS

 

 

(Cet article, croyez que je le déplore, est écrit dans une orthographe globalement respectueuse des règles que, bien sûr, vous pratiquez à la lettre.)

 

Aussi tu ne treuveras facheus si j'ai quelques fois changé la lettre E en A, & A en E & bien souvent, ôtant une lettre d'un mot, ou la lui adjoutant, pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite […] Et si quelq'un par curieuse opinion plus tost que par raison se colere contre telle honteuse liberté, il doit apprendre qu'il est ignorant de sa langue, ne sentant point que E est fort voisine de la lettre A, voire tel que souvent sans i penser nous les confondons naturellement, comme en vent, vant, & autres infinis: & s'il ne se contente de ces raisons, qu'il regarde la liberté des Grecs, & Latins, qui muent, & changent, changent & remuent les lettres ainsi qu'il leur plaist, pour obeir au son ou à la forçente loi de leur vers, comme χραδία pour χαρδία, olli pour illi. Si telles libertés n'ont lieu en nostre langue, qui est celui qui voudroit se travailler à labourer un champ tant ingrat & inutile? (« Avertissement au lecteur », in Odes, Ronsard)

 

Quelle époque bénie, monsieur Ronsard, époque où, l'orthographe étant encore flottante, un auteur pouvait faire ses propres choix en la matière et les exposer à ses lecteurs! Nous en sommes tous réduits, aujourd'hui, à labourer un champ tant ingrat.

Mais j'entends qu'on se récrie, je vois qu'on se méfie. Des considérations sur la graphie? Méfiance...

Pas de panique: mon propos ici n'est pas tout à fait de relancer le débat sur l'absolue nécessité ou l'inexpiable crime que constitue toute tentative de réforme de l'orthographe française. Certes, ayant mis un peu le nez dans toute cette histoire (eh oui, l'orthographe, loin d'être une institution immuable, a une histoire), je me suis mis à penser, comme le prince des poètes, que le pH devrait se contenter d'être un indice chimique d'acidité, mais certainement pas transcrire le fon dont fertains, atteints d'un défaut de prononfiafion, abuvent. Et je suis d'avis qu'on aurait dû l'écouter davantage lorsqu'il disait:

 

Tu éviteras toute orthographie superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les prononces en les lisant; au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras, en attendant meilleure réformation: tu é(s)criras écrire et non escripre, cieus et non cieulx.Tu pardonneras encore à nos z, jusques à tant qu'elles soyent remises aux lieux où elles doivent servir, comme en roze, choze, espouze, et mille autres. Quant au k, il est tresutile en notre langue comme en ces mots, kar, kalité, kantité, kaquet, kabaret, et non le c, qui tantost occupe la force d'un k, tantost d'un s, selon qu'il a pleu à nos predecesseurs ignorans de le mettre […] (Abrégé de l'art poétique Françoys, Ronsard)

 

Et ça continue, avec le j pour le g (langaje), etc.

Je sais à quelles malédictions je m'expose après cela, y compris de la part de certains de mes camarades collaborateurs dans cette entreprise naissante, et je connais les arguments.

Mais ce que je veux souligner en citant le prince des poètes, c'est que l'auteur a des droits sur la langue, et que ces droits, s'il le désire, peuvent s'étendre au code de transcription, et pas seulement pour rendre la rime plus sonne-heureuse. Si, dans une certaine mesure, il sert cette langue, en cela qu'il exploite et révèle ses possibilités signifiantes, ses richesses évocatrices, c'est en la forçant plus qu'en s'y soumettant. A ce stade, si je dis que chacun est libre d'exercer ses droits sur la syntaxe, le vocabulaire, la typographie, d'explorer la précision que la langue permet ou de la rendre impressionniste, je crois ne pas choquer grand monde. Pourtant si j'aborde le chapitre de l'orthographe, le cheveu se hérisse, la joue s'empourpre, l'œil s'injecte de sang.

Pour ma part, je veux juste dire qu'en ces temps où la technologie permet de contourner, parfois avec légitimité, les circuits trop fermés de l'édition, la question de l'orthographe s'ouvre d'une nouvelle manière.

 

Doukipudonktan?

 

Qu'est-ce à dire? On va pouvoir écrire comme on veut, semer des fautes à tous vents, oublier la sacro-sainte, une et indivisible trinité de l'orthographe grammaticale, lexicale et exception(n)ophile ?

Oui et non.

 

Non, s'il s'agit de laisser un grand nombre d'erreurs par négligence, trois fois non! Ce serait fournir à ceux qui dénigrent l'auto-édition un argument trop facile. Ce manque de rigueur, malheureusement trop répandu sur la toile, et pas seulement pour l'orthographe, est ce qui discrédite la littérature du web, rejaillissant aussi sur les plus exigeants . On peut certes penser que l'orthographe actuelle est un carcan rempli d'absurdités, anti-démocratique en ce qu'il complexe une partie de la population par rapport à sa propre langue, dont elle s'exclut, du moins de sa forme écrite, on peut affirmer tout cela avec raison, mais il importe aussi, lorsqu'on entreprend une action, tendue vers un but, de la rendre crédible. Or, pour que la production indépendante obtienne ses lettres de noblesse, il faut qu'elle soit lue, et qu'une faute dès la première page n'arrête pas les critiques qui, pour beaucoup, ne sont plus capables de la souplesse lectorale qui a prévalu au temps de Rabelais, où l'œil ne s'effarouchait pas de voir le même mot, parfois dans une même page, changer de parure. Quoique... Ronsard nous le dit:

 

Quand tels Grimmaus ne reprennent d'un poëme que telles choses, ou (comme j'ai desja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou une virgule pour un point, ou l'orthographe, lors le Poëte se doit assurer d'avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires mal embatonnés, le combatent si foiblement. (« Avertissement au lecteur »)

 

Nous n'avons pas vraiment le choix, il faut se placer, à tous points de vue, sous le signe de la haute exigence.

 

Et le Oui?

 

Eh bien voilà: la liberté ici ne doit pas consister à faire valser toutes les règles pour n'en suivre aucune, mais à revendiquer dans une démarche claire celles que l'on veut suivre, celles que l'on délaisse, et celles que l'on s'invente. Là encore il y a maîtrise et exigence. Je prends un exemple: La réforme de 1990. Comment? Vous ne saviez pas qu'en 1990 était passée officiellement une réforme de l'orthographe française, très raisonnable (trop?), limitée à des principes de bon sens, ne remplaçant pas une norme par une autre qui annulerait la précédente, mais introduisant une plus grande tolérance, une possible cohabitation? (http://www.academie-francaise.fr/langue/orthographe/plan.html) Remarquez, l'Education Nationale en a été écartée et ne s'en est pas emparée. Et l'édition? Eh bien je souhaite bon courage à un auteur qui voudrait, son texte ayant plu à un éditeur, lui appliquer l'orthographe de cette réforme. Le pouvoir reste aux élites, peu démocrates par nature.

Internet permet une expression plus libre, et la littérature, notamment numérique, manquera à ses obligations si elle se drape dans ses scléroses, si elle n'est pas à l'avant-garde de la réflexion, du questionnement de sa matière, de l'expérimentation, et notre auteur a maintenant toute liberté, à condition qu'il l'affirme, que ce soit une démarche consciente, impliquant donc toujours exigence et maîtrise, de montrer son bébé pur de toutes règles alambiquées, de consonnes inutilement redoublées.

Je me contredis? On refusera de lire? Faut voir. Il y a des lecteurs curieux et ouverts, tant pis pour vous si vous n'en êtes pas!

 

Aïe aveu de rime!

 

Et le langage SMS? Qu'on le veuille ou non, il a déjà fait bouger les lignes. Ses utilizateurs, dayeur, come nou l'avon vu, usse san doute réjoui Ronsard. Faudra-t-il en préserver la littérature et lui imposer, dans ses rapports à la langue, le latex lubrifié?Imaginez pourtant ce que s'autoriseraient aujourd'hui Joyce, Jarry, Queneau ou Vian? Encore une fois chacun fera comme il l'entend (et on entend souvent la même chose, lue à voix haute, si on ferme les yeux, quelle que soit l'orthographe). Imaginons un élucruberlu décidant d'écrire un chef-d'œuvre en mode texto. Impossible? Sans un travail et une réflexion titanesques sur la langue, sans doute. Mais pour un poète prométhéen...(Prométhée)

 

Si le thème vous intéresse, la revue offre un autre article, divergent, en réponse à celui-ci, et la discussion se poursuit sur forum du site WBE: suite du débat

 

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