Le roman dans tous ses états

Dans cette colonne figurent les rubriques qui présentent le roman ou le poursuivent, l'augmentent de façon tentaculaire.

Les personnages ont la parole

L'autre Avel

A l'origine, Avel était un blog dont le but, outre, à la marge, la présentation du roman, était de faire découvrir la littérature haïtienne et la "matière de Bretagne" dans tous ses états. Ce double objectif, débordé même par quelques articles de réflexion ou d'humeur, aboutit aujourd'hui à la construction de ce nouveau site, centré sur le roman. L'autre partie, l'autre Avel, est toujours visible ici

Les Pyrénées au Xème siècle: La Faute de Runhilde, de CJD Scritch

 

   Ma dernière expérience de lecture d'un roman « libre » sur liseuse s'intitule La Faute de Runhilde et est signé d'un probable pseudonyme pour le moins étrange: CJD Scritch. Ce roman n'est en fait que le premier de ce qui s'apparente à une saga. Il introduit deux adolescents liés depuis l'enfance, Runhilde et Joxin, qui vivent au 10ème siècle dans les Pyrénées. Leur peuple mène une existence aussi paisible que possible à l'écart des grands mouvements à l'œuvre tout près de chez eux, à savoir l'opposition entre le monde chrétien plus ou moins unifié par Charlemagne et les musulmans installés en Espagne, toujours tentés de repousser vers le nord les limites de l'aire où l'on reconnaît le Prophète. Pour qui connaît la région (ce n'est pas mon cas), le plaisir doit être augmenté, mais le contraire n'est pas un handicap.

    CJD Scritch reprend les ressorts classiques de la tragédie: deux héros font, pour éviter le destin funeste promis à leur peuple, toute une série de choix qui au contraire vont faire advenir ce destin. Il y a donc une prophétie, émanant d'une Déesse par la voix d'une Grande Prêtresse, une rébellion, la faute donc, de Runhilde en l'occurrence, qui refuse de prendre, comme le demande la déesse, la succession de sa servante, une fuite, et des rencontres qu'il ne fallait pas faire. Une Déesse, une Grande Prêtresse? Nous sommes donc dans une société où survivent des coutumes païennes, anciennes, ancrées dans la terre, qui se rattachent même par certains aspects aux rites celtiques, et tout cela entre deux mondes qui ont trouvé le vrai Dieu et qui veulent l'imposer, par tous les moyens, à tous les Infidèles. Situation délicate, surtout quand les adolescents rencontrent Guy de Geaune et sa troupe, partis rappeler au roi Garcia II, catholique mais en termes cordiaux avec les Andalous, ses obligations d'hostilité à leur égard.

    Scritch est un excellent conteur. Il donne, sans que ça ne devienne fastidieux, une vision précise de la situation historique et des liens de féodalité (je ne sais, remarquez, si un historien y trouverait à redire, mais peu me chaut en réalité), nous attache en même temps très vite aux deux adolescents, alterne habilement l'intrigue principale avec des anecdotes de l'enfance de Joxin et Runhilde, épisodes qui peignent efficacement une vue de la société pyrénéenne, simple, humaine, ancrée sur des valeurs morales auxquelles même le roi, Olson, qui connaît bien son peuple, souscrit, et il mêle à l'aspect historique de son roman une dimension magique d'heroic fantasy, dont le moment le plus fort, un peu chaotique, n'est pas sans rappeler les ambiances de Moorcock.

    Une réussite de ce point de vue, mais la technique du conteur ne suffit pas à faire la qualité. J'ai évoqué l'opposition paganisme/religions du livres, qui appelle aussi celle entre tradition orale et fétichisme de l'écrit. Des thèmes qui ne peuvent que me charmer. Je pense à l'histoire de la ville d'Is (ou Ys), qui, longtemps utilisée par les chrétiens pour condamner la débauche de la princesse Dahut, figure du paganisme, a connu un revirement au 20ème siècle et a pu, avec une réhabilitation de la princesse, devenir un instrument de condamnation contre l'intolérance des religions trop dogmatiques et l'étouffement par des cultures politiquement dominantes d'autres cultures dites minoritaires. Citons par exemple La Ville plus basse que la mer de Françoise Gange et la BD Bran Ruz de Auclair et Deschamps. Tout comme pour la ville basse, l'issue est fatale pour la société montagnarde, mais la mémoire demeure.

    Il y a un risque quand on traite ce genre de thème: le manichéisme. La société de Runhilde et Joxin ne serait-elle pas utopique? Peut-être, par certains aspects. Les méchants ne le sont-ils pas trop? Il est vrai qu'ils sont sanguinaires, effrayants. Mais Scritch sait manier la nuance: les relations tendues entre Runhilde et la prêtresse, qui ne se comprennent pas et veulent pourtant toutes deux le salut de leur peuple, le caractère malgré tout parfois sympathique des brutes que sont les guerriers, la foi apparemment sincère de Guy de Geaune, tout cela rappelle qu'il s'agit d'un monde d'hommes, où rien ne peut être ni tout blanc ni tout noir.

    Et puis, il y a un autre thème, lié aux précédents, qui perce dans cette histoire, un éloge de la diversité: Il s'agit d'un monde en mouvement, sur un petit territoire qui s'étend au nord et au sud des Pyrénées, où différents peuples se côtoient (Vascons, Wisigoths, Francs, Arabes), différentes croyances, un monde dont le charme est en partie due à cette instabilité. Même les Pyrénéens ne forment pas un ensemble monolithique. Ils se constituent d'innombrables tribus, Joxin et Runhilde ont des origines vikings, suite à une incursion qui n'aurait pas débouché que sur la violence. Le problème vient de ceux qui ne s'accommodent pas de cette diversité (il s'agit plus ici, semble-t-il, des croyances que des ethnies) et veulent lui substituer une pureté qui ne se paie qu'au prix du sang.


    Vous l'aurez compris: si vous aimez ce genre de littérature, laissez-vous tenter, cela pourrait vous mener loin.

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